Plus d’un siècle après leur disparition régionale, des guanacos foulent de nouveau les prairies du parc national El Impenetrable, dans la province argentine du Chaco. L’annonce, faite en décembre 2025 dans une publication officielle gouvernementale et dans un compte rendu de terrain de Rewilding Argentina, acte un retour qui n’a rien de spontané: il s’agit d’un relâcher planifié, au cœur d’un projet de restauration du Chaco sec.
Le symbole est puissant, mais l’enjeu est surtout écologique. Le guanaco, grand camélidé sauvage apparenté aux lamas et aux alpagas, est présenté par les équipes de conservation comme une pièce manquante d’un paysage fragilisé par des décennies de pressions cumulées. Autrement dit, son retour ne relève pas seulement de la réparation patrimoniale, il vise à remettre en mouvement des fonctions écologiques que l’absence de grands herbivores peut désorganiser.
El Impenetrable, un relâcher annoncé en décembre 2025
Le relâcher de guanacos à El Impenetrable National Park est décrit comme le premier depuis plus d’un siècle dans cette partie du pays. Le texte d’annonce insiste sur le caractère historique du moment, mais aussi sur la méthode: les animaux ont été déplacés depuis le sud de l’Argentine, et non observés au hasard d’une recolonisation naturelle.
Le projet est porté comme une opération de restauration du Dry Chaco, un ensemble de milieux où le guanaco vivait dans des prairies ouvertes ponctuées de petites zones boisées et d’espaces de type savane. Ce rappel n’est pas anecdotique: il dessine l’habitat de référence que les équipes cherchent à retrouver, dans un territoire aujourd’hui morcelé par des infrastructures et des usages humains.
Dans le récit publié, la dimension culturelle affleure aussi. Un informateur d’une communauté Qom, Montiel Romero, se souvient que l’animal, désigné par un nom traditionnel, était autrefois présent partout dans le Chaco. Cette mémoire locale sert de point d’appui à l’idée que la disparition n’est pas un état “normal” du paysage, mais le résultat d’une rupture historique.
Pourquoi le guanaco avait disparu du Chaco sec
Les causes avancées par les responsables et les équipes de conservation relèvent d’un faisceau de pressions, installées sur la durée. Le texte cite la chasse intensive, l’expansion de l’élevage bovin, le rétrécissement des prairies et l’usage jugé dangereux du feu comme outil de gestion des terres. Pris séparément, chacun de ces facteurs est classique dans l’histoire des grands herbivores. Ensemble, ils décrivent une transformation profonde des équilibres entre faune sauvage, activités économiques et pratiques d’aménagement.
Le document souligne aussi l’ampleur de l’effondrement local à l’aide de deux repères: le Dry Chaco est donné pour couvrir environ 386 000 miles carrés, et il ne resterait qu’environ 100 guanacos près de la frontière avec le Paraguay et la Bolivie, tandis que le côté argentin les avait perdus. Ces éléments ne disent pas tout de la dynamique des populations, mais ils posent le décor: la présence résiduelle est présentée comme marginale et géographiquement confinée.
À titre de comparaison, la disparition régionale d’un herbivore de grande taille n’affecte pas seulement une espèce, elle peut modifier la structure même du milieu. Moins de pâturage, c’est potentiellement plus de biomasse herbacée non consommée, donc une autre manière pour le feu de circuler, et une autre compétition entre plantes. Le texte ne détaille pas la chaîne d’effets, mais il relie explicitement le projet à un objectif: rendre le paysage moins vulnérable aux incendies qui deviennent difficiles à maîtriser.
Une translocation depuis la Patagonie, sur environ 2 000 miles
Les guanacos n’ont pas “réapparu” par miracle. Ils ont été transportés depuis la Patagonie, avec un point de départ mentionné: Parque Patagonia dans la province de Santa Cruz. La distance donnée est d’environ 2 000 miles, soit environ 3 200 kilomètres, à travers des climats très différents avant d’atteindre le nord du pays. Le texte présente ce trajet comme le plus long transfert terrestre de faune sauvage jamais réalisé à des fins de conservation, dans le cadre d’une opération de ce type.
La terminologie compte: ce déplacement est qualifié de translocation, définie comme une relocalisation planifiée avec un objectif de conservation. Autrement dit, le succès ne se mesure pas au seul transport, mais à la capacité des animaux à s’installer, à survivre et à interagir avec l’écosystème cible sans créer de nouveaux déséquilibres.
Le récit “coulisses” détaille une méthode de capture et de mise en remorque qui vise à limiter la panique. Les équipes expliquent avoir utilisé quatre motos disposées en formation en V pour guider les animaux vers un entonnoir se resserrant jusqu’à une remorque. L’image est parlante: dans ce type d’opération, le stress et les mouvements de foule peuvent être aussi déterminants que la logistique routière.
Le texte insiste aussi sur la nécessité d’un cadre méthodologique. Il cite les IUCN Guidelines for Reintroductions and Other Conservation Translocations, document de référence qui souligne l’importance de la planification, de la santé animale, de la gestion du stress et du suivi dans la durée. Dans ce type de projet, l’argument implicite est clair: une réintroduction peut échouer rapidement si elle se limite à “déplacer et relâcher” sans stratégie de long terme.
Feu, pâturage et “effets dès le premier jour” sur l’écosystème
Le projet est présenté comme une réponse à un paysage rendu plus exposé aux incendies. L’idée défendue par les porteurs est que le retour d’un grand herbivore peut contribuer à modifier la dynamique du combustible végétal, en particulier dans des prairies où l’accumulation de matière sèche peut favoriser la propagation du feu. Le texte parle d’un écosystème à restaurer et d’une vulnérabilité à réduire, en liant explicitement cette ambition à la présence du guanaco.
Reste que l’effet d’un relâcher se joue sur plusieurs plans, et pas seulement sur la végétation. Le guanaco est un herbivore mobile, qui sélectionne, piétine, ouvre des passages, et redistribue des nutriments. Ces mécanismes, bien connus des écologues pour d’autres espèces de grands brouteurs, peuvent avoir des conséquences rapides sur la physionomie du milieu, mais aussi sur la disponibilité d’habitats pour d’autres animaux. Le texte suggère cette capacité à “reconfigurer” le fonctionnement du parc, en parlant d’un impact possible dès le premier jour.
Dans le cas du Chaco sec, l’enjeu est aussi spatial: le guanaco est décrit comme une espèce d’espaces ouverts, dans un paysage qui a été fragmenté par des clôtures et des routes. Réintroduire l’animal dans un parc national revient donc à tester, à l’intérieur d’un périmètre protégé, ce que peut redevenir un système plus proche de son état antérieur, au moins pour certaines fonctions écologiques. C’est une logique comparable à d’autres programmes de “rewilding”: réinstaller des espèces clés pour réactiver des interactions, plutôt que gérer le milieu uniquement par des interventions humaines.
Le texte ne détaille pas encore les critères de réussite, ni les modalités concrètes de suivi dans le parc. Il pose un cap: reconstruire un écosystème et réduire une fragilité, celle des incendies, en s’appuyant sur une espèce disparue localement. Le retour du guanaco à El Impenetrable devient alors un test grandeur nature, à la fois biologique, logistique et politique, pour mesurer ce que la conservation peut obtenir quand elle passe du constat à l’action.
